Sacrée biennale 3

Suite de la visite de la Biennale de Lyon, qui se tient à la Sucrière, 47, quai Rambaud, 69002 Lyon, jusqu'à janvier.

Nous montons à l’étage et nous entrons dans une salle au fond de laquelle se découpent, croyons-nous, nos ombres. Réflexe très humain, nous commençons à faire des mouvements pour nous distinguer les uns des autres, nous nous saluons. Une petite fille passe entre nous en chantonnant. Mais c’est une présence toute virtuelle. Malgré tout, je tends la main vers elle et, pendant un instant, il semble que nos ombres dansent de concert. Puis elle continue son chemin. Des colombes s’envolent sous nos pieds. Puis nous prenons des cubes sur la tête. Ce qui est amusant, c’est que si nous ne bougeons pas, ils restent bien sur notre crâne, mais si nous faisons un pas de côté, ils tombent à terre. Comme s’ils étaient vrais. C’est à la fois très ludique et très poétique.

Je resterai bien ici plus longtemps à jouer et à observer comment la réalité se mêle au songe. La guide nous explique, qu’en fait, ce n’était pas nos ombres chinoises que nous voyions, mais nos corps filmés et détourés par un logiciel. A ce film quasi instantanné, s’ajoutent des images déjà enregistrées, le tout est mixé de façon aléatoire et projeté sur le mur tendu de blanc. Tout un arsenal technologique pour une œuvre follement poétique. C’est celle que j’ai le plus aimée dans cette Biennale, la plus artistiquement aboutie, celle qui donne de l’émotion, qui donne à rêver. Je vais retenir ce nom, Shilpa Gupta, une artiste indienne qui a su créer un rêve interactif.

La visite continue et la magie s’arrête. Je m’éloigne un peu pour entrer dans une pièce toute bleue. On pourrait se croire dans un campement beatnik sur une plage de sable noir. L’air vif s’engouffre par la fenêtre grande ouverte. Sur le balcon, on s'aperçoit que l'installation électrique est reliée à la batterie d'un camion garé en bas. plutôt amusant et tellement typique... Réalisée par Christian Holstad, elle s’appelle Moving Towards The Light. J’ai presque envie de m’assoir là, un moment. Mais on m’appelle.

Je rejoins mon groupe et j'entre dans une salle interdite aux mineurs pour y découvrir… des photos que je collectionnais quand j’avais aux alentours de 15 ans. Je les reconnais toutes. Elles représentent des jeunes filles, parfois très jeunes, presque nues. Le tabou total dans notre société actuelle. Il y a trente ans, pourtant, les clichés de David Hamilton étaient vendus en poster ou en cartes postales. J’en ai d’ailleurs retrouvées quelques unes dernièrement.
Ça discute ferme dans la salle. Certains ne comprennent pas l’interdiction et pense qu’elle devrait être pour les plus de 18 ans. Beaucoup considèrent Hamilton comme un photographe nul à chier avec ses flous, ses brouillards surfaits et son côté romantico pouet pouet. Je ne serai pas si sévère. Je trouve qu’Hamilton reste un photographe important de l’adolescence féminine. Il interroge le changement du corps, quand sous l’enfant pointe la jeune fille. Et il souligne avec délicatesse toute l’ambiguité de cet âge, à la fois farouche et sensuel. A 15 ans, je n’ai pas trouvé de réponses à mes angoisses en regardant ces corps exposés, mais je m'y suis reconnue.
Mais ces photos choquent nos regards de 2007 (y compris le mien, il faut bien le reconnaître), parce que nous savons que le monde, lui, n’est pas innocent. Et on se demande un peu ce que fait Hamilton dans cette Biennale, seul artistes des années soixante-dix dans une réunion ultracontemporaine. Et si ce n’était pas l’œuvre d’Hamilton qui était présentée, mais celle de la censure et de l’évolution de nos regards ? Ce serait une belle impertinence…
Cela dit, le politiquement correct ne sévit pas que dans l’art. Quand Lou était à la crèche, on lui a appris une contine qui me rappelait quelque chose. « Un jour dans sa cabane, un tout petit bonhomme, jouait de la guitare, olé olé ô banjo…» Sauf que dans ma version, celui qui jouait était un petit négro…


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Commentaires

1. Le mardi 30 octobre 2007, 13:44 par andrem

Sacrée biennale, et sacrée Akynou, qui ne nous donne pas envie d'y aller, mais envie qu'elle y aille encore pour continuer à nous montrer son regard.

2. Le mardi 30 octobre 2007, 14:13 par Anne

Pour Hamilton, je dois bien avouer que ce qui me vient en tête c'est "faire de la buée sur l'objectif pour faire un flou à la..." !! Mais tu me donnes envie de curiosité, sur ce coup.

Quant à la salle des songes, je crois que je n'en serais pas sortie de mon plein gré, tiens. Et puis c'est chouette quand l'art fait la part belle au "jeu", aussi.

3. Le mardi 30 octobre 2007, 16:59 par Seashell

Tout à fait d'accord avec Andrem, je n'ai pas envie d'y aller, mais j'adore lire ton récit !

Quant à la comptine, chez moi aussi c'était un négro. Mais aujourd'hui, comme toi avec Hamilton, je détesterais le dire…

Bises

4. Le mercredi 31 octobre 2007, 15:30 par Alixire

Contrairement à Andrem, j'aimerais bien y aller à cette Biennale, comme j'aurais aimé mettre les pieds à la Fiac, les yeux à Bruxelles pour Rubens, ou encore à Londres à la Tate Moderne pour la Fêlure, ou à Bordeaux à l'Entrepot rien que pour le lieu. Bref, j'aimerais bien être partout, tout voir (enfin presque comme une boulimie de l'oeil). Je me contenterais du Carré d'Art à Nîmes qui n'est pas si mal que ça et des Soulages du musée Fabre de Montpellier. En contrepartie, j'aime errer sur la toile pour voir, lire, glaner, des visions, des instantanés, des réflexions et ... et c'est là que je reviens à nos moutons, j'aime te lire. Ton approche du lieu est revigorante après toutes ces proses ampoulées et jargonantes. Bref, continue et merci...

5. Le jeudi 1 novembre 2007, 10:31 par Akynou

Je te promets, Alixire, je vais continuer. Et contrairement à Andrem aussi (mais il a l'habitude), j'aime aussi aller voir. c'est le seul moyen de se rendre compte, de se faire une idée. Et puis il y a quand même des trucs que j'ai aimé.
Et je comprends bien ta frustration...

6. Le jeudi 1 novembre 2007, 16:19 par Oxygène

Décidément, ça ne s'arrange pas à la biennale!J'y suis allée une fois, dans les années 95 et j'ai juré de ne plus y remettre les pieds. Nous étions un groupe de profs qui avait réservé une visite avec un guide (assez cher). Nous sommes tombés sur un type qui nous a fait soigneusement éviter tout ce que nous étions venus voir sous prétexte de nous ouvrir le regard à d'autres créations. Là non plus, nous n'étions pas libres de notre temps et de nos déplacements. Comme nous venions d'un collège difficile et que nos élèves nous montraient tous les jours comment emmerder un adulte, nous nous y sommes mises allègrement. Il doit d'en souvenir !
Je suis retournée seule à la biennale pour voir les oeuvres de mon choix.

7. Le jeudi 1 novembre 2007, 16:44 par Akynou

Oui, c'est vraiment la limite de l'endroit, cette surveillance continuelle, ce flicage et cette façon de t'obliger à penser d'une certaine manière. On ne prend pas les gens pour des adultes. Et pour ceux qui veulent apprendre et connaître, on ne leur apprend pas à regarder l'art tout seul. On leur fait du prémâché.

8. Le jeudi 1 novembre 2007, 17:02 par Oxygène

Là où je suis, j'ai très peu l'occasion de me rendre dans des musées ou des manifestations culturelles mais au cours de mes voyages je n'ai jamais été prise en mains à ce point. Il me semble que c'est une marque de fabrique " biennale". Dans quel intérêt? Faire aimer l'art contemporain ? Je doute que ce soit efficace.

9. Le samedi 3 novembre 2007, 14:11 par andrem

D'abord je n'ai pas dit que Akynou me donnait envie DE NE PAS y aller, mais seulement qu'elle ne donnait pas envie d'y aller. Nuance.

Quoi, je chipote? Un peu d'ordre dans les mots que diable. L'envie d'y être ne dépend pas de ce que je lis d'elle, alors que l'envie de la lire si.

Il se pourrait que, ensuite, comme par hasard, j'ai de surcroît et en plus, envie d'y aller. Allez savoir. Surtout que je risque bien de ne pas pouvoir. Et je trouve que lire ce que voit Akynou compense. Oui, compense. Et je ne chipote pas, là.