Parce que je le vaux bien

Demain, rendez-vous au bureau de vote. Je passerai la grille de l'école, saluerai la gardienne qui sera de permanence, traverserai la cour sous les marronniers en feuilles et entrerai par l'une ou l'autre porte du préau où attendent une série d'isoloirs et deux bureaux. Sur ma droite, la table avec les bulletins. J'en prendrai quelques uns, puisque c'est la règle, mais uniquement des bulletins de gauche, parce qu'il ne faut pas exagérer non plus. J'irai dans l'isoloir et je mettrai dans la petite enveloppe le bulletin de Ségolène Royal. Sans état d'âme, sans questionnement. Décidément. En toute conscience et non par défaut.

Ma décision est prise depuis qu'elle a été investie par le parti socialiste. Je n'avais pas alors de candidat préféré. Même s'il y en avait un que je préférais éviter : Dominique Strauss Khan, l'économiste, M. Raisonnable. Tellement crédible aux yeux de la droite. Tellement conformiste aussi, avec ses idées politiques et économiques mille fois rebattues, celles qui ont fait perdre Jospin, et m'ont fait voter non au référendum sur l'Europe. Comme si il n'y avait qu'une économie possible, comme si nous étions dans l'impossibilité d'inventer autre chose, avec plus de solidarité, comme s'il n'était plus possible de mettre l'humain au centre de tout. Faire de l'économie pour vivre et non pas vivre pour faire de l'économie…

Cela dit, si Strauss Kahn avait été choisi, j'aurais sans doute eu plus d'états d'âme, mais j'aurais voté PS des deux mains. Parce qu'il y a une chose que les cinq ans qui viennent de s'écouler m'ont confirmé, si j'en avais eu besoin, c'est qu'il y a, contrairement à ce que nous rebattent les médias et à ce que les moutons prennent pour argent comptant, une vraie différence entre la droite et la gauche.

Cela n'a pas toujours été le cas. Enfin, pas à ce point. Ce qui faisait l'originalité d'un De Gaulle, par exemple, c'est bien une vision sociale. La droite chrétienne, celle de l'après-guerre en tout cas, respectait le pacte social qui avait créé la Sécurité sociale, le service public digne de ce nom (santé, éducation, etc.) et tout ce qui va avec.
Mon grand-père, chef d'entreprise, était un homme de droite de cet acabit. Il ne fallait pas lui parler des rouges, des communistes avec leur couteau entre les dents, ni même des socialistes dont on ne pouvait attendre que la chienlit. Mais pour lui, une entreprise fonctionnait avec toutes ses composantes et la finance ne primait pas sur l'humain. Quand, lors de la dernière guerre mondiale, ses usines ont dû fermer faute de matières premières, il a continué à payer ses ouvriers, pour qu'ils ne partent pas en STO. Et il ne s'en est économiquement pas remis.
C'était effectivement économiquement très con, mais humainement admirable. Et rien ne me fera sortir de la tête qu'il y a moyen, tout en faisant moins primaire au niveau de la gestion, de garder l'humain. Cela dit, ce n'était pas une catastrophe. D'autres ont repris le flambeau de l'entreprise. Et si mon grand-père fut ruiné (pas de stock option à l'époque), s'il n'y avait plus la voiture avec chauffeur, la gouvernante, la cuisinière, et tous les domestiques, les maisons en Normandie, sur la Cote d'Azur, l'immense appartement près du Luxembourg, la vie restait agréable. Il pouvait continuer à se regarder dans la glace et à aller communier le dimanche. Mon grand père n'était sans doute pas un grand patron à Faurjard, par exemple, mais c'était un grand homme, dans son genre. Et mon ancrage à gauche, si viscéral, il n'est pas exclu que je le doive en partie à lui, à sa façon de voir le monde et les hommes.

Chirac, quand il parlait de fracture sociale, restait sur cette ligne d'une droite chrétienne et sociale. Dommage que la politique qu'il a menée ne s'y soit pas tenue.

Alors, évidemment, la rupture entre une telle droite et un Strauss Kahn ou un Lionel Jospin est rien de moins évidente. Mais la droite a changé, elle ne se ressemble plus. Oubliée la spécificité française. Pour singer un pseudo modernisme à l'américaine, l'UMP et l'UDF n'ont de cesse que de prôner un politique de plus en plus folle, où le marché gouverne sur les vies, où la finance devient le but de tout et non plus un simple rouage, où les plus riches, de moins en moins nombreux, le sont de plus en plus. Et les autres dévissent. Depuis cinq ans, les classes moyennes ont reculé. Elles ont de plus en plus de difficultés à maintenir leur niveau de vie.
Quant aux autres… les invisibles, les inaudibles, ceux qui sont en colère, ceux qui sont abattus, ceux qui plus rien du tout… Certains couples, avec deux salaires (quand il y a deux salaires), n'arrivent pas à s'en sortir et envisagent de cumuler plusieurs emplois pour pouvoir faire vivre leur famille. D'autres vont de petits boulots en mois de chômage. A tous ceux-là, on dit, avec quelle morgue : "vous devez bosser plus, les Français ne travaillent pas assez." Et de mettre contre toute logique la crise des revenus sur le dos des 35 heures : "Français, on vous empêche de gagner plus d'argent en travaillant plus. C'est un scandale !" Ha oui ? Et pourquoi ne pas en revenir aux cinquante heures et deux semaines de congés payés pendant que nous y sommes.
De qui se moque-t-on : nous pourrons nous crever à la tâche que l'argent ne nous reviendrait pas plus. Il irait toujours au même endroit. Je vois bien, dans ma société. Elle n'a jamais dégagé autant de bénéfices que cette année. Mais elle nous a accordé chichement moins de 1 % d'augmentation de salaire, largement en dessous du niveau de l'inflation. Le même taux que l'an passé alors que nous étions, à l'époque, soi disant (et les bénéfices étaient pourtant coquets) au plus mal. Nos patrons nous racontent des cracks, et le pire, c'est que la majorité des gens les croient.

Ils ne sont pas les seuls. Ainsi, sur les retraites, la droite (et une certaine gauche dont j'ai parlé plus haut) nous dit : pour sauver notre système, il faut allonger la durée du travail. Continuer au delà de 65 ans. Comme au Japon. Alors que nous savons que passé 50 ans, il est extrêmement difficile de trouver du travail. Et si facile de se faire foutre à la porte. Le jeunisme, oui, bien sûr, en est la cause, mais pas seulement. Les vieux coûtent cher, leur expérience, leur savoir-faire n'ont plus aucune valeur.
Et c'est bien cela qui m'inquiète, la baisse de la valeur travail qui nous oblige à bosser plus pour gagner la même chose. Je n'ai que cette valeur là. Je n'ai pas de capital, pas de foncier, je ne suis pas chef d'entreprise. Mon seul bien, c'est la valeur de mon travail. Alors je vois d'un très sale œil la dévalorisation en cours, et les salariés, même les mieux payés, devraient y faire attention. Personne n'est à l'abri d'un dévissage, c'est long, une vie de travail, très long…

Au regard des résultats de ces cinq dernières années, pendant lesquelles la sécurité économique et physique des gens a reculé, ou l'école s'est appauvrie, la santé plus garantie à tout le monde, pendant lesquelles on a organisé sciemment la braderie de l'hôpital public et de l'éducation nationale (et je me bats assez en tant que parent d'élève pour savoir comment cela se passe et comment cela se passera si la droite est amenée à poursuivre son sale boulot), je me dis que les années Jospin, toutes frustrantes qu'elles aient été, étaient tout de même beaucoup plus douces à vivre. La violence quotidienne dans laquelle nous nous débattons depuis cinq ans m'épuise et m'angoisse, pour moi, mais aussi pour mes filles : dans quel monde devront-elles vivre. Réussirai-je à leur maintenir un niveau d'éducation pour lequel je me bats tous les jours ? Elles sont belles, elles sont brillantes, elles sont tout à fait capables, mais dans ce univers de brutes, cela ne suffit pas.

Alors Ségolène Royal… D'abord, ce qui m'a choqué, c'est la déferlante qu'elle a déchaînée. Même Sarkozy, qui pourtant en fait des caisses (la pseudo discussion philosophique sur l'inné et l'acquis [ce que j'en pense est parfaitement résumé ici], la racaille, le karcher, la photo avec Bush, j'en passe et des pires), passe pour quelqu'un de sérieux, de "professionnel". La plupart des critiques que j'entends sur elle s'arrêtent à la surface : son manque de charisme, sa voix, ses tenues, ses lapsus, sa féminité… Et pis, son autoritarisme. Vous vous rendez compte, quelqu'un qui souhaite accéder à la magistrature suprême et qui fait preuve d'autorité, c'est louche. Je maintiens , comme ma sœur, qu'il y a là une dérive machiste de notre société. Une femme, pour avoir une chance de se faire élire, devrait être à la fois
- comme les hommes, pour pas trop changer nos habitudes, hein, quand même,
- meilleure que les hommes, parce que, sinon, autant choisir un homme.
- Mais pas comme les hommes non plus, hein, parce qu'une femme qui se conduit comme un homme, c'est bien connu, c'est louche.
Avec tout ça, je vous le dis, l'analyse politique n'est pas sortie de l'auberge.

A priori, je me situerai plus à gauche que le parti socialiste. Mais quand on y regarde de plus près, c'est quoi cette gauche qui, pour des querelles de clocher ou d'ego (ha ! ils ont des leçons à donner), n'est pas capable de se mettre d'accord pour présenter une candidature commune, qui créerait un véritable mouvement bien ancré sur nos idées et aiderait (obligerait) le PS à se maintenir à gauche. Et puis, même quand j'avais 20 ans, je ne croyais pas au grand soir, ce n'est pas à 48 (dans 9 jours) que je vais commencer. Je les ai trop vu sur le terrain des sans-papiers, faisant de l'agit-prop sur l'angoisse des gens, récupérant quand ils le pouvaient les comités Resf, crachant sur les militants de terrain qui essayaient de sauver famille par famille parce qu'il fallait faire la révolution… Cela me rappelle ces pauvres républicains espagnols qui offraient leur poitrine aux balles ennemis en gueulant : « No pasaran » Eh bien si, ils sont passés. Ce serait admirable, si ce n'était pas ridicule.

Pour en revenir à Ségolène Royal, comme Luciole, je pense aussi qu'on ne l'écoute pas, qu'on l'écoute mal. Et que ce qu'elle dit n'est pas si mal, c'est même assez tentant. Pourquoi ne pas lui faire crédit de ce qu'elle annonce. Pourquoi donner plus de foi à un Bové, à un Bayroux, qu'à une Royal. Cela dit, je suis sûre que beaucoup aimeraient bien voter pour elle, tranquillement, parce qu'eux l'ont entendue, mais avec le terrorisme intellectuel régnant, n'osent pas le dire, tout simplement. Parce que ça ne fait pas bien dans le tableau. Il est de bon ton de dire : je vais voter Ségo parce que je ne peux peux pas faire autrement.

Ben moi, je vais voter Ségo parce que je le vaux bien, na !


Je n'ai pratiquement pas parlé de Bayroux. Qu'on puisse être de gauche et tenté par le bonhomme ne lasse pas de m'étonner. Pour ma part, j'ai vécu la création de l'UDF et les années Giscard. Et franchement, le vivre une fois est largement suffisant. Quand les membres du parti de François Bayroux cesseront de passer des accords avec les fédérations UMP pour les législatives, je commencerai peut-être alors à regarder cet homme autrement. Il est tout simplement de droite. Le centre, quelle foutaise… C'est comme le jeu "ni oui ni non ni blanc ni noir", on se fait toujours couillonner à un moment ou à un autre.

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