Import/Export, Koen Augustijen

J’ai pris un uppercut au creux de l’estomac et j’ai mis du temps à m’en remettre. J’ai vécu une heure et demie d’émotion intense, passant des larmes au rire, de l’angoisse à la joie en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. J'ai été happée, saisie, captivée, engloutie sans aucune pause, rouée d’émoi. Quand les danseurs sont venus saluer, je pleurais à chaudes larmes, comme si on m’avait déshabillé l’âme. Emue à en perdre la voix.

Jamais, jusqu’à présent, je n’avais été aussi pleinement et aussi violemment assaillie par un spectacle. Ils sont six danseurs, un chanteur et un quatuor à corde entièrement féminin. Les musiciennes sont placées sur une estrade faite de conteneurs qui reproduisent vaguement un kiosque à musique. Elles jouent du baroque et en même temps résonne un tempo techno assez violent sur lequel les danseurs assis en tailleurs se balancent, de plus en plus vite, de plus en plus fort, se retournent, se déplacent. L’un a abandonné ses béquilles au centre de la scène. Ses mouvements sont impressionnants. Il est évidemment le seul à ne pas se servir de ses jambes, à générer tous ses mouvements depuis son torse.

Le homme, un alto, se met à chanter. Il se sert d’une pédale pour reproduire sa voix (une des rares occasions où il se sert d’un micro) et bientôt, ce sont trois ou quatre voix qui s’élèvent dans un magnifique canon. Les autres, en bas, continuent à se balancer sur le tempo techno, ils se rapprochent, se séparent à nouveau. C’est à la fois très beau, musicalement et visuellement, et très surprenant. Puis le boum boum se tait, les danseurs se relèvent et entament trois duos. On ne sait plus où donner de l’œil. A droite, où une jeune femme noire et son compagnon s’agressent, s’envoient gifles et coups de poing qui se terminent en caresse (je ne t’aime plus mon amour…) Au centre, où cette petite femme à chaussures rouges drague en riant un homme brun vêtu de blanc. Celui-ci la repousse, de plus en plus violemment, sans pour autant venir à bout de son rire. Ou enfin à gauche, où l’homme à béquilles se précipite sur un grand escogriffe et tente de s’en faire aimer alors que l’autre repousse l’invalide jusqu’à ce qu’il tombe. Son compagnon change d’attitude et tente de l’aider à se relever. Mais il tombe, et tombe et retombe encore devant son comparse impuissant à l’en empêcher et qui finira, exaspéré, méprisant, puis hargneux et enfin supérieurement nazi, par le tabasser.

Et le spectacle est là tout entier, dans cette béquille arrachée à l’autre pour devenir arme menaçante, et que l’on plante dans le sol en signe de défi. Dans cette impuissance, qui génère la violence. Une photographie de notre monde, avec son lot d’intolérance, de racisme, d’humiliation au quotidien, le rejet, la peur de l’autre, de sa différence. Mais aussi l’entraide, le rire, la dérision, l’humour et l’amour.

L’homme à béquille se traîne dans un coin de la scène. Entre alors l’amoureux éconduit, qui devient pantin désarticulé, idiot de village (je l’ai reconnu !), le fou qui sert de repoussoir et en même temps nous rassure sur notre normalité. On rit de ses facéties, de voir son corps se tordre comme un bout de caoutchouc. Le danseur, Gaël Santisteva, est absolument fascinant de technique, de souplesse, d’expressivité. Danseur, oui, et merveilleux, mais aussi clown triste et funambule.

Le pantin, fut-il idiot, n’en reste pas moins homme et cherche à se rapprocher de ses semblables. Et c’est vers le handicapé qu'il se tourne. Mais cela indispose les protecteurs de ce dernier qui se saisissent de l’idiot, l’envoient valdinguer, se disputent sa dépouille, l’écartèlent, tirant sur ses bottes, tirant à hue et à dia, le redressent, font des nœuds avec ce corps qui semble devenu chiffon. Les deux hommes se défient du regard, lâchent le cadavre, qui laisse partout une traînée de sueur qui pourrait être de sang, puis le reprennent en essayant de le piquer à l’autre. Alors que le corps désarticulé gît à plat ventre, les deux bourreaux le poussent jusqu’à ce que la tête heurte violemment un des conteneur. Je ne suis pas alors la seule à sursauter et à crier.

La jeune femme noire a assisté au supplice de celui avec qui elle dansait au tableau précédent. Elle a tenté d’intervenir, mais la violence des autres l’en a empêché. Et son impuissance la rend folle. Le visage ravagé, elle se met à danser un solo d’affliction, de violence, de folie. Lazara Rosell Albear, magnifique cubaine, danse la détresse. Elle est incroyable. Elle n’est que désespoir, elle est le désespoir. Quand elle lance ses bras vers le public en une silencieuse supplique, elle vous met le cœur au bord des lèvres et les larmes aux yeux. Elle jette des coups de poing rageurs dans tous les sens, manquant d’éborgner l’autre danseuse venue la consoler. On ne peut s’empêcher de sourire alors. Mais ça n’a rien de gai. Les deux se suivent un moment, jusqu’à ce que l’une transmette son mal à l’autre qui se met à s’agiter dans tous les sens et reste seule sur scène. Marie Bauer, elle aussi formée à l’école du cirque, est un sacré numéro. Elle dégoupille peu à peu l’âpreté du propos. Et tout en se colletant avec son corps tordu de douleur, elle lance un clin d’œil, un petit rire qui détendent l’atmosphère, on se laisse aller dans nos sièges, on soupire de soulagement, la magie du clown opère. Elle délace ses chaussures rouges et les envoie valdinguer, loin, presque sur le public, on s’esclaffe. Mais cette attitude dérangeante provoque les autres qui reviennent sur scène, l’entourent et l’empêchent de sortir. Dès qu’elle veut quitter le centre du cercle, elle se heurte à un membre du groupe qui la repousse sans ménagement à sa place. C’est un grand moment de danse, où les corps se rencontrent, se heurtent, s’attrapent, s’envoient en l’air avec une très grande virtuosité. Puis la petite finira par s’échapper, en grimpant à une tour de conteneurs. quelqu'un tente de lui lancer ses chaussures, mais sans succès. On se voit dans la même situation en train de lancer un objet à quelqu’un et n’y arrivant pas, on rit à nouveau. Soulagement.

Car c’est toujours un peu la même histoire, la violence des uns, l’impuissance des autres, le désespoir qui se transforme en violence… Le cercle vicieux. Mais quand l’angoisse et l’émotion sont à son comble, que l’on se dit "bon, là, ça va bien, ce n’est plus supportable, je vais craquer", tout cesse et se transforme en farce. Pas en grosse farce lourde, non, ceux-là ont l’élégance d’un Charlot des meilleures années…

Juan Benitez, le danseur vêtu de blanc, se lance dans un monologue, nous expliquant ce qu’il n’aime pas. Et il n’aime rien, certainement pas les spectateurs qui font « ha ha ha » et pourtant, ils ne s’en privent pas tant c’est drôle. Les autres reviennent sur scène et entament plusieurs numéros légers, gracieux, amusants. Ils jouent. Lazara Rosell Albear montre à Gaël Santisteva quelques pas de classique qu’il imite aussitôt avec une grâce infinie. Le pas de deux se termine en rire. Juan Benitez revient, avec sur le dos un moteur de hors-bord, et les autres, fascinés, engoués, se mettent à tanguer avec lui. Et quand il tombe, emporté par le poids du moteur, ils se précipitent pour le relever, le débarrasser de son fardeau.

Tous se mettent face aux spectateurs. On croit que c’est fini, qu’ils vont saluer, parce qu’on est un peu perdu, que l’on ne sait pas si tout ce qu’on vient de voir a duré longtemps ou pas. Le temps s’est totalement arrêté. Et puis non, en fait, ils se lancent dans un numéro qui serait un mélange de téléphone arabe et de « passe à ton voisin ». Ils se chamaillent ensuite comme des gosses pour une bouteille d’eau, on a peur que la violence revienne, mais le petit clown réussit à chaparder la bouteille, la boit en défiant les autres et les tient en respect. L’allant et l’énergie de ce petit bout de femme ancre le propos dans le rire.

L’un des danseurs, frustré, se met à taper sur un conteneur, imité par les autres. La danseuse noire se met à tortiller des fesses en cadence. Le chanteur arrive avec des lampions. L’ambiance tourne alors au disco. Tout le monde, y compris les musiciennes, est sur scène, se dandine, se déchaîne. C’est la fièvre du samedi soir. Lazara, elle, reste réservée. Tout sourire, elle observe les autres avec un peu de circonspection, mais s’amuse tout de même. Et quand la fête se terminera, elle lâchera : « Quand même, ces Flamands, ils ont le rythme dans la peau ! »

Arrive alors pour moi la scène la plus glaçante. Lazara se retrouve seule sur scène avec Koen Augustijen, le danseur chorégraphe et metteur en scène. Elle, elle est encore dans la fête. Lui drague une spectatrice, plan boîte de nuit un peu lourd. Elle se met à chanter une chanson africaine, « Tanzania ». Lui se redresse alors et commence à tourner autour d’elle, répétant « Tanzania » sur un ton de plus en plus moqueur, de plus en plus glaçant. Et elle se fige effectivement. La peur envahit son visage et chacun de ses gestes. Elle se raidit devant la menace, impuissante. Il tend la main et elle lui remet, un à un, tous ses vêtements pour se retrouver juste couverte d’un pagne pendant que son bourreau explose de colère contre les conteneurs, mimant le viol, puis se heurtant la tête et le corps dans les boîtes. Elle le rejoindra alors, se penchera vers lui, le touchera du plat de la main comme on calme un animal apeuré, récupérera ses vêtements qu’elle placera sur sa tête. Reprenant sa chanson, elle rejoindra un coin de la scène pour se rhabiller avec une infinie lenteur.

Tous les danseurs sont exceptionnels, ahurissant d’inventivité (ils ont participé à la création du ballet), de légèreté, d’expressivité. Ils sont acrobates – et l'homme aux béquilles, remarquable Milan Szypura, n'est pas le dernier à ce jeu – autant que danseurs, et ils parlent, crient, rigolent, jouent la comédie. Steve Dugardin, le chanter alto, ne se contente pas de donner de la voix sur Charpentier, Couperin ou Clérembault. Il prend sa part dans le spectacle. Et si sa très belle voix se fait par moments imprécise (rarement), c’est qu’il participe à la danse. Il a d’ailleurs une façon très particulière de se déplacer. On ne le voit pas apparaître ni disparaître. Il est là, et c’est tout. Les musiciennes du quatuor Kirke se mêlent également aux autres à plusieurs reprises. Le spectacle est total, magnifique. On y souffre pas mal, on pleure, mais on y rit aussi, beaucoup car l’humour traverse constamment les situations désespérées qui, sans cette cocasserie seraient insupportables. On est surpris à chaque instant, rien n’est téléphoné. Même si je vous ai raconté une partie des scènes, si vous allez le voir, vous serez surpris, bousculés, déstabilisés. C’est peut dire que le propos est engagé, mais avec quel talent.

C’est sans conteste le spectacle le plus innovant et le plus formidablement dérangeant que j’ai pu voir, toutes catégories confondues. Je n’avais jamais rien ressenti de tel lors d'un spectacle vivant. J’en suis sortie muette, incapable d’exprimer quoi que ce soit, de peur que toutes les émotions que je venais de vivre s’échappent dans un flot incontrôlé et incontrôlable.

Ça s’appelle Import/Export, par Koen Angustijnen et ça se donne jusqu’au 27 janvier au théâtre des Abbesses, puis en tournée dans le monde (jusqu’à Montréal). Si ça passe près de chez vous, précipitez-vous.

Commentaires

1. Le samedi 20 janvier 2007, 15:23 par Bladsurb

C'était plein, ou tu penses qu'il y a possibilité d'avoir des places ?

2. Le samedi 20 janvier 2007, 15:32 par Bladsurb

Le site Wen du TdV le marque "complet". Bon, dommage. (un nom à retenir pour la prochaine fois, on va dire)

3. Le samedi 20 janvier 2007, 15:37 par Akynou

C'était dit plein, mais de gens qui sont evnus au dernier moment sans places en ont trouvés. Il y avait une dizaine de place inoccupées avant le début du spectacle. Aucune pendant…

4. Le samedi 20 janvier 2007, 16:23 par Esther

C'était en novembre dernier à Montréal et Ottawa. Dommage, ça a l'air fabuleux.

5. Le samedi 20 janvier 2007, 16:29 par Otir

Chère Akynou, je suis époustouflée de la puissance de ton compte-rendu. Comme je sais que je ne pourrai pas aller au spectacle, j'ai lu à plusieurs reprises ce que tu as rapportée, laissant venir mes sensations au gré de tes descriptions, et j'ai été transportée, mal à l'aise, violentée, il ne me manquait effectivement que d'entendre la musique (les sons ne me parviennent pas facilement par la seule évocation visuelle).

Merci. Pour ce condensé d'émotions partagées. Cela ne remplacera jamais le temps du spectacle, l'envoutement et le plaisir, le soulagement, et tout ce que cela comporte, mais puisque je n'aurais pas pu le goûter de toute manière, je prends l'ersatz avec joie.

6. Le dimanche 21 janvier 2007, 22:20 par Karaba (la vraie)

Je l'ai lu ce matin, je l'ai relu ce soir. je reviendrai souvent sur cette page magistralement écrite. Aucun article de journal concernant ce spectacle n'a suscité l'émotion que j'ai éprouvée en lisant votre texte.