Bal des débuttantes 8

L’hôtel où je travaillais était situé à côté du Palace. Cette ancienne salle de théâtre, où j’avais été applaudir le chanteur catalan Lluis Llach, venait d’être rachetée Fabrice Emaert.
Emaert fit de cet endroit décrépi une boîte à son image, flamboyante !
Je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître…En tout cas, ceux de mon âge doivent se souvenir de la réputation de ce lieu et de celle, un brin sulfureuse, de son patron. Celui-ci rencontrait régulièrement ma grand-mère dans les réunions de copropriété. Elle n’avait pas de mot assez élogieux à son endroit : « Quel homme charmant, et poli, et bien élevé et agréable et… » Chaque année à Noël, il lui offrait une caisse de champagne veuve cliquot. Il avait appris – elle avait dû le lui dire – que sa petite-fille (moi), étudiante, travaillais avec elle. J’étais donc invitée quand je voulais. Je ne me suis pas fait prier. J’avais donc mes entrées dans la place, les videurs vêtus de leurs drôles de costumes rouges à boudins or me laissaient entrer.

Nous étions une joyeuse bande à l’hôtel à cette époque. Il y avait Akim, un Tunisien avec un sourire à faire se damner un saint, Maureen, une Australienne et d’autres jeunes stagiaires à la réception. Nous ne passions pas nos nuits au Palace, mais nous y allions assez souvent.
Et puis un soir, nous revenions de dîner dans un restaurant du quartier, nous vîmes une curieuse faune se presser devant l’entrée. Nous nous mîmes en tête d’aller voir ce qui se passait. Le vigile, qui était devenu un copain (et le petit-copain d’une des stagiaires) nous dit que c’était une soirée privée dont les invités étaient triés sur le volet. Il nous fit passer par l’entrée des artistes.
Une fois dans la place, nous fumes éberlués. C’était une soirée privée mais aussi costumée. Et les vêtements étaient de toute beauté. Il y avait des marquises renaissance dansant le jerk, des odalisques, des Indiennes en sari, des ballerines moustachues se promenant sur leurs demi-pointes, des éphèbes voilés de bleu blanc rouge, des sergents Garcia et leur Zorro, et puis bien sûr – YMCA oblige – un lot d’indiens, de cow-boys, d’hommes en cuir des pieds à la tête… Nous autres étions les seuls à ne pas être costumés. Mais c’est nous qui avions l’air déguisé. De toute façon, personne ne faisait attention à nous. Chacun était dans son propre délire, il fallait se montrer, pas regarder les autres. Nous étions donc les spectateurs de cette superbe folie. Dans tous les coins, des kiosques où étaient distribuées les meilleures glaces que j’ai jamais mangé, un buffet pantagruélique.
Sur l’écran géant étaient projetés des extraits de film et des séries de dessins représentant, entre autres, le plan drague d’un contrôleur de train découvrant, dans un wagon, de très beaux jeunes hommes. Ça finissait en belle partouze et je ne vous dirai pas ce qu’il advenait de la casquette du contrôleur.

Ces images-là, je m’en souviens, parce que je les avais trouvées pleines de bonne humeur et très intéressantes. Enfin, intéressantes, instructives surtout. A cette époque, ce genre de photos ou de dessins étaient encore totalement prohibés et l’homosexualité étaient non seulement tabou, mais encore sanctionnée pénalement. Elle ne sera dépénalisée que par une proposition de loi du ministre de la Justice, Robert Badinter, votée en 1982. Non seulement elle était mal vu par la société, mais elle pouvait, en plus, vous envoyer en prison. Pour les homos, les pédés, les invertis, comme disait ma grand-mère, il n’y avait pas eu de révolution du tout. Nous étions en plein obscurantisme. Il y avait ceux qui faisaient le spectacle, que l’on toléraient, et ceux qui se faisaient tabasser. Fabrice Emaert faisait parti des premier, il a sans doute aussi fait parti des seconds. Et on ne disait jamais à l’époque, dans la presse, ou alors à mots couverts, entre les lignes, qu’il était homosexuel. Il l’était pourtant furieusement. Il avait atteint un niveau de notoriété qui lui donnait les moyens de s’assumer publiquement.
Les choses ont très vite changé quelques années plus tard. Vite, mais pas en profondeur, vite, mais pas essentiellement. La loi, mais pas les bonnes consciences qui se déchaînent lors d’un mariage à Bègles ou se permettent de juger que telle ou telle personne n’est pas apte à devenir parent à cause de ses préférences sexuelles. Il n’y a qu’à lire certains blogs pour comprendre que si on en n'est plus à l’obscurantisme étroit et répressif, on est encore loin du compte. On se voile la face, on imagine que tout va bien dans le meilleur des mondes (moi la première), mais quand à l’occasion d’un événement anecdotique, mais hautement symbolique (le mariage de Bègles) on voit se déchaîner les foules et se déverser la haine, le réveil est brutal. Le mariage pour moi n’est qu’un contrat social qui permet à un couple de vivre plus facilement. Nous n’avons aucune raison valable pour refuser de l’étendre. Et qui me fera croire qu’un homme, parce qu’il est homosexuel, sera un moins bon père que le mien ?

Bref, de telles images exposées ainsi en public étaient rares à l’époque. Et oui, je les trouvais intéressantes et instructives car elles étaient les premières qui me montraient un peu comment ça pouvait se passer entre hommes. J’ai toujours été assez curieuse de nature.
Un film OVNI était également projeté. Une sorte de Fantasia, mais avec du génie. Une série de dessins animés, sans aucune parole, mais une musique – classique – qui soutenait le propos. Je m’en souviens surtout de deux. Dans le premier, un homme en avait assez que tous les autres l’imitent. Il construisait une maison, ils en faisaient autant. Il construisait un immeuble, ils construisaient aussitôt le leur. Il se donnait un coup sur la tête, les autres l’imitaient. Alors il s’est déguisé en soldat, ils ont fait de même, il a commencé à marcher au pas, ils ont suivi en cadence. En fin de compte, il a fait semblant de se jeter du haut d’une falaise et… Et rien. Alors il a regrimpé sur la falaise. Et là, d’un seul mouvement, la totalité de la troupe s’est retournée, a baissé son froc et lui a montré leurs culs.
Sur le second, les derniers Terriens quittaient la planète en balançant une bouteille de Coca Cola. Des quelques gouttes au fond renaissait la vie. Et tout recommençait de l’amibe au buffle en passant par le dinosaure et ce foutu singe qui refaisait ses conneries. Avec comme illustration sonore le Boléro de Ravel, c’était absolument fabuleux.
Le film est passé un temps dans de petites salles parisiennes. Je l’ai revu au moins trois fois. Mais je n’en ai jamais trouvé ni de cassette ni de DVD. Ça s’appelle Allegro non troppo, c’est italien et c’est un chef d’œuvre d’humour et de dérision. Et aussi de tendresse. Si quelqu’un sait où dénicher ce chef d’œuvre, qu’il me le dise.

Le Palace avait également une sacrée programmation musicale. J’y ai vu de nombreux artistes, dont Gloria Gaynor (nous étions en plein période disco), Johnny Winter, et le tout premier concert parisien de Tom Waits. Là encore, je n’en reviens pas de la chance que j’ai eue. Waits n’était pas encore connu en France. Moi, j’avais déjà tous ses disques (ils étaient rangés à la Fnac au rayon pop !), initiée par un ami espagnol dont je parlerai sans doute un de ses quatre. J’adorais cette voix de blues, j’adorais sa musique, j’adorais ses poèmes. Les musiciens jouaient, le piano désert était éclairé, et ça sifflait dans tous les sens, les gens hurlant « L’artiste » (crie-t-on encore cela quand il tarde à venir ?). Il est arrivé, la salle sifflait de plus belle. Le saxo pourtant était bon. Puis il a chanté ses premiers morceaux avec cette voix si spéciale, crachant presque les mots. Les musiciens étaient royaux, lui impérial. Mais la salle n’était pas très emballée. Il n’y avait pas cette connivence que l’on peut entendre sur les disques live, il n’y avait pas non plus de complicité. Et soudain, au milieu du troisième ou quatrième titre, il s’est recroquevillé sur son piano et il a planté un « O When The Saints… » magistral. La salle est devenue folle. Puis il a repris tranquillement le cours de son morceau. Nous étions tous à lui. Du grand art…
Je me souviens encore d’un morceau pour lequel le décor (superbe) était une station à essence. Lui jouait là-dedans, imitant le bruit du démarreur, de la voiture qui passe à toute allure… « California, here I come, California, here I come… » C’est là qu’on regrette de ne pas avoir eu d’appareil photo numérique ! Que de belles soirées, que de belles soirées.
Je commençais mon travail à la réception le jeudi à 15 heures, je finissais à 22 heures pour reprendre à 7 heures le lendemain. Et, souvent, dans l’intervalle, je ne me couchais pas. Ou peu. Je n’entamais pas toujours le week-end dans le meilleur état de fraîcheur, ce qui ne m’empêchais pas, parfois, de continuer à faire la fête. Il m’est arrivé de passer ainsi trois nuits sans dormir, comme cette fois où j’ai rejoint ma famille à Troyes chez des amis qui faisaient une fête monumentale. A 3 heures de matin je me suis retrouvée à côté d’un petit groupe qui pérorait sur la nullité des musiciens de Patti Smith (Horse, grand ! j'écoute toujours, ça n’a pas vieilli). Leur discussion stérile a fini par me lasser. Je les ai poussés pour mieux m’installer par terre devant la cheminée et je me suis endormie comme une masse après trois jours de fiesta et de boulot. Le lendemain, je me suis réveillée (tard) allongée dans le canapé de la pièce à côté. J’ai remercié les copains de m’avoir transportée là. « Pas du tout ! Quand tu t’es endormie on a essayé de te réveiller pour que tu ailles à l’étage où étaient les lits. Tu n’as rien voulu entendre. Par contre, deux heures après, tu t’es réveillée, tu as traversé les deux pièces, viré ceux qui étaient installés dans le canapé et tu t’es recouché. » Je ne me rappelais de rien.
La vie était belle et c’était tant mieux.

A l’hôtel, nous avions aussi quelques beautiful people. Le cadre, le décor de certaines chambre faisait qu’il servait souvent de lieu de tournage. Il y eu d’abord un film qui ne fut pas un grand succès mais ou je fis une extrêmement brève apparition dans mon rôle de réceptionniste. Le photographe du tournage se prit d’affection pour moi et fit une série de photos que je n’ai jamais vues à cause de la jalousie d’une de mes sœurs qui l’envoya promener et refusé de me le passer quand il téléphona à la maison pour me dire que les photos étaient prêtes. Une scène de Tout feu tout flamme fut également tournée. Je me souviens du groupe d’Italiens qui faisaient alors un séjour à l’hôtel. Les femmes devinrent comme folles quand elle apprirent qu’Yves Montand en était l’acteur principal. Enfin, nous eûmes un tournage beaucoup plus long, avec un réalisateur prestigieux et des acteurs qui l’étaient tout autant. James Ivory, Alan Bates, Isabelle Adjani. Une grande partie des scènes de Quartet ont été tournées dans l’hôtel, certaines dans un petit salon qui jouxtait la réception. C’était le bordel pour bosser, mais c’était amusant à voir, à vivre. Isabelle Adjani venait faire des pauses à la réception. Elle était simple et gentille, à mille lieux de la star hautaine dont on a souvent parlé. Certaines pièces, dont le petit salon, ont été entièrement refaites pour les besoins du film. Le chef décorateur était bel homme… C’est également assise derrière mon comptoir que j’ai fait la connaissance des Talking Heads. Ils avaient les plus belles chambres de l’hôtel. Ils m’ont invité à leur concert, je n’ai pas pu y aller, j’avais un examen important le lendemain. Pour me consoler, ils m’ont offert le disque des Clash, « Sandinista ». Je n’ai même pas pensé à le leur faire dédicacer. C’était des gens charmants. Tina Weimouth parlait un français impeccable et faisait la traduction pour les autres. Quand ils revinrent à Paris, je n’ai pas raté leur concert au Palais des sports. C’était le soir du match France-Allemagne de la coupe du monde à Séville. Entre chaque morceau, Tina nous donnait des nouvelles du score. Quand le concert a été fini, la France gagnait. Quand je suis arrivée chez moi, elle avait perdu… J’ai fait la connaissance de la veuve de Charlie Mingus et du Mingus Big Band, des B 52, de l’orchestre de Blondie (mais pas de la blonde chanteuse) et d’une kyrielle d’autres groupes musicaux avec qui j’ai pu discuter ou échanger quelques mots.
Et puis sont arrivés les Hollandais… Ah ! les Hollandais…

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