Mercredi 27 avril. Que la montagne est belle

Une île entre le ciel et l'eau,
Une île sans hommes ni bateaux,
Inculte, un peu comme une insulte,
Sauvage, sans espoir de voyage,
Une île, une île
Entre le ciel et l'eau.

Quand même, les chansons de Jacques Brel, c’est beau.
– Jacques Brel ? Mais t’es complètement malade. Ce n’est pas Brel, c’est Lama qui a écrit ça.
– Lama ? celui qui crache ?
–…(soupir)

La Corse est une île, certes, mais c’est une île montagneuse. Ainsi, hier, j'ai décidé d'emmener les filles faire notre habituelle excursion en montagne. Garance a horreur de cela. Elle trouve que c'est bien trop fatigant. Elle a raison. Mais en même temps, quel bonheur quand nous atteignions notre but. Et il fait si beau. Un mois de juillet à Paris. Voire juin pendant la canicule. Vraiment, c'est une chance immense.

L'avantage d'avoir des enfants un peu jeunes, c'est que je suis obligée de choisir des excursions en fonction de leur âge. Qui correspond tout à fait à mes capacités. Parce que je me connais, il n'y aurait que moi, je ne tiendrais compte de rien et crèverais en route. Ne faisant aucun sport pendant l'année, j'inflige à chaque fois à mon corps des tortures qui le font se plaindre. Les mesures de rétorsion sont là. Aujourd'hui, courbatures partout, y compris aux abdos. Ça, plus mon mal de dos, et vous comprendrez que je marche comme une petite vieille. Mais dans trois jours, tout ça, ce sera fini.

Bref, hier, nous avons pris la voiture direction Sagone, puis Vico, charmante bourgade sur les premiers contreforts de la montagne. Puis Guagno les Bains et enfin Soccia. Virages, virages et encore virages. Lou commençait à virer au vert pomme, il était temps que nous arrivions. Soccia est un village superbe. De vieilles maisons accrochées à la roche avec de petites ruelles ombragées et des ruisseaux qui dégringolent de partout. Des giroflées en cascade le long des parois, des fleurs partout de toute façon. Je n'ai pas pris le temps de prendre assez de photos, pensant que je l'aurai plus tard. L’urgence du moment était de dénicher un coin pour manger. Les guides indiquaient un très bon restaurant, que nous avons trouvé, mais qui était fermé. Renseignements pris au bar, tout est fermé dans le coin hors saison (ce que ne disent pas les guides), sauf un hôtel-restaurant à Guagno les Bains. Il ne nous reste plus qu'à descendre de la montagne (pas à cheval) et à remonter.
Nous arrivons effectivement devant un bâtiment tout neuf. La serveuse nous annonce qu'il y a un peu d'attente mais que, bien sur, nous pouvons déjeuner ici. Les filles ont droit à un menu enfant : steak haché et frites (exactement ce dont elles rêvaient), nous à un flan de courgette et de fromage corse (pas retenu le nom, mais cela ressemble à de la mozzarella en meilleur car plus goûtu) puis tranche de gigot accompagné de haricots corse. Je préfère des frites. Les haricots, qu’ils soient corses ou d’ailleurs, je ne les apprécie guère. Cette aversion pour tout ce qui est haricots secs date de l'enfance. Ceux-ci, en plus, sont énormes. Mais le Nôm à l'air de se régaler. Moi aussi, la viande est géniale. Depuis que nous sommes ici, nous mangeons du porc qui a le goût de porc et de l'agneau qui a le goût d'agneau. Ce qui est vraiment des plus agréables quand on aime la viande et qu’on vit à Paris où tout ce qu’on trouve est insipide. Sauf à payer un prix exorbitant, et encore.
En attendant le dessert, je fais lire Garance. La maîtresse a dit qu’elle doit d’exercer un quart d’heure par jour. En excursion, ce n’est pas facile, d’autant qu’on ne va pas trimballer ses cahiers partout. Alors je lui fais lire des pages du guide.
« Cette petite station balnéaire sans aucun charme qui s’étier en bord de mer le long de la D81 vaut surtout pour sa longue et belle plage. Difficile d’imaginer que Sagone fut, dès le IVe siècle ; le siège d’un évêché. Les nombreuses attaques barbaresques et la malaria forcèrent les habitants à fuir la côte pour s’installer à Vico. » Le quart d’heure est passé, la petite a réussi à déchiffrer tous les mots. Bon, ce n’est pas du Léon Tolstoï, mais c’est déjà un exercice compliqué pour elle. Et elle l’a plutôt bien réussi. Le dessert arrive, des crèmes caramel faites maison et des œufs à la neige pour Lou. Café pour les parents. Nous revoilà partis à l'assaut de la montagne.

Au-dessus de Soccia, il y a une grande croix argentée et un parking. C'est le point de départ de la randonnée vers le lac de Creno. Les guides annoncent qu'elle est très facile, qu'elle dure environ une heure quinze à l'aller. Et que l'été, c'est un vrai boulevard tant elle est courue. Qu'on y croise des familles avec enfants en sandalettes. Traduction, il n'y a pas que des randonneurs pour la faire. Donc facile. En fait, cela n’a rien d’une promenade de santé sous les cocotiers. Ça grimpe sec, dans un chemin où l’on compte les pierres par milliers. Il y en a au moins… quatre-vingt-dix mille cent vingt-cinq, au bas mot. Et nous progressons sous un soleil d'avril peut-être mais déjà vigoureux. Heureusement, nous avons prévu ce qu'il faut d'eau. Le chemin nous paraît long, long, long. Nous sommes à peine à un tiers quand Léone explose : « Je suis fatiguée, je veux rentrer dans ma maison. » Elle pleure à gros sanglots. Le Nôm la console. Garance, elle, est d’une humeur de chien.
C’est une petite fille au caractère entier. Aucune cautèle, aucune fourberie. Quand elle n’aime pas, elle n’aime pas. Les randonnées en montagne, elle les a en horreur et nous le dit sans détour.
Nous trouvons un coin d'ombre et nous nous reposons un peu. Pas trop longtemps, car il faut bien avancer pour arriver là-haut pas trop tard. Mais comment les décider à repartir. Je leur parle du lac, le but de notre promenade, de sa beauté, du calme qui règne… Rien n’y fait, elles ne mordent guère à l’hameçon. Alors je fais semblant de me fâcher et leur ordonne de se mettre en marche. Bourreau d’enfant !
Sur de gros rochers, quelqu’un a empilé des pierres en forme colonne. On a l'impression de divinité à honorer en passant. Essoufflé par l'effort et le paysage grandiose, on se laisserait bien aller à les adorer, si elles pouvaient rendre le chemin plus clément. Et dire que c'est une promenade de première facilité… Nous croisons quelques promeneurs, rien à voir avec les hordes qui défilent ici l'été d'après ce que nous dit le guide. Nous croisons également un petit garçon boudeur qui nous salue cependant en passant. Il est tout seul. Je m'étonne de ces parents qui laissent leurs enfants prendre autant d'avance. Quelques minutes plus tard, nous croisons son père à qui nous indiquons que l'enfant est déjà bien avancé. S'il ne s'inquiétait pas jusque-là, nous sentons dans son appel poindre une angoisse. Nous l'entendrons encore quelque temps appeler son fils. Loin derrière suivent la mère et la petite sœur. Autant le père avait l'air bien équipé (bâton de randonneur, chaussures ad hoc, etc.) autant les autres membres de la famille sont chaussés et vêtus comme tout le monde. Encore un fana de la randonnée qui a voulu faire partager sa passion à sa petite famille sans la préparer pour autant. On en voit souvent de ces hommes équipés à la pointe de la mode et de la technologie, ne pas se préoccuper des contingences matérielles de leur famille…
Le chemin continue de grimper de pierre en pierre. Je commence à en avoir ma claque. « Ils avaient dit que ça ne durait qu’une heure et quart, râle-je. Et ça fait combien de temps qu'on est en train de grimper. Ce n'est pas possible. » Et si… Nous croisons d'autres personnes qui nous disent que cela fait déjà une demi-heure qu'ils descendent… Mais alors, il reste tant que cela ? « Mais ne vous en faites pas… Ensuite, c'est moins pénible, ça monte moins. » Mais pour atteindre ce moins pénible il faut encore un bon moment. Que je ne peux quantifier, puisque je n'ai pas de montre…
Le Nôm et moi encadrons Léone qui fatigue vraiment. Elle n'a quand même que 4 ans et demi. Elle est vaillante, mais il faut prendre son temps avec elle. Du coup, nous perdons les deux grandes qui étaient devant et qui ne nous ont pas attendu. Je songe au petit garçon de tout à l'heure, à ce que j'en avais pensé et je peste intérieurement. Ces deux-là, quand on va les rejoindre, elles vont m'entendre.

Sur le chemin, il y a maintenant plein d'eau et les plaques de neige sont de plus en plus nombreuses. Cela fait un moment que des ruisseaux traversent le sentier, c'est la fonte des neiges. Mais là, nous pataugeons allégrement, du coup, il fait plus frais et donc meilleur. Nous croisons une fontaine à l'eau très fraîche. Un vrai régal. Nous buvons, nous passons de l'eau sur le visage, dans les cheveux, dans le cou… Nous nous aspergeons. Et, surtout, je me souviens de mon guide. Cette fontaine est censée être là juste avant l'arrivée au lac. Et c'est vrai. Quelques sapins plus loin, nous le découvrons, ce lac de Creno qui nous a demandé tant d'efforts. Un lac de montagne, comme les autres. Mais c'est tellement beau. Nous sommes seuls pour admirer les immenses sapins se refléter dans ces eaux. La mousse qui coure tout autour brille sous les rayons de soleil. De loin en loin, des plaques de neiges. Les filles ne résistent pas et entament une bataille de boules de neige avec leur père. Nous sommes morts de rire. C'est à ce moment-là que les piles de mon appareil photos numériques décident de me laisser en rade. Je n'ai même pas encore pris le lac en photo. Je peste. Heureusement, j'ai le Lomo que l'on m'a prêté et mon argentique. Eux, au moins, sont là, même si je n'ai pas amené de pellicules supplémentaires.
Je regarde mon téléphone portable et je me marre. Dans de nombreux guide, j'ai lu qu'il fallait partir avec son téléphone pour appeler en cas de problème. Il n'y a qu'un hic, à cet endroit-ci-ci, il n'y a pas de réseau… Je regarde l'heure. En fait, nous n'avons mis qu'une heure et demie.
Nous entamons le tour du lac. Il paraît que de l'autre côté, le paysage est grandiose. Et c'est vrai. Le lac se vide en un petit torrent qui dévale très vite la montagne et disparaît dans un à-pic. De l'autre côté, la paroi rocheuse dans toute sa splendeur. Cela n'a rien à voir avec le canyon décrit dans les guides. Mais c'est vraiment magique. Nous restons un moment assis sur les roches, pour nous reposer. Enfin, le Nôm et moi nous reposons. Les filles, que je croyais si fatiguées, se chamaillent et jouent, incapables de s'arrêter cinq minutes. Au bout d'une demi-heure, nous donnons le signal de départ. Il est 17h30 et je ne veux pas que nous fassions le chemin trop tard.

Nous entamons la descente qui nous paraît beaucoup moins longue que l'aller. Pourtant nous mettrons le même temps à la faire… Le Nôm est devant avec Léone. Lou suit. Depuis que je l'ai engueulée pour son escapade à l'aller et que je lui ai exposé pourquoi il ne fallait pas faire ce genre de connerie, elle se tient près de nous. Je ferme la marche avec Garance. Elle se donne du courage en chantant, en discutant avec moi, en râlant aussi parfois parce qu'elle n'aime décidément pas les marches en montagne. Elle prend son temps. C'est épuisant de marcher avec un enfant, sans suivre son propre rythme. Je lui montre comment bien descendre sans trop se fatiguer et sans perdre l'équilibre, en posant bien les talons au sol. Elle ne s'en sort pas si mal. Mais elle n'aime pas cela. La montagne est toujours aussi belle, couverte de fleurs. Des crocus en veux-tu en voilà. Des anémones sauvages. Et des violettes par milliers. Un peu plus bas, un plateau avec un petit lac et ce qui semble être une bergerie. Mais il n'y a encore personne. Le torrent dévale la montagne. On entend son bruit sourd.
Nous arrivons enfin à la voiture. Je ne sens plus mes jambes. Les filles non plus. Nous changeons de chaussures, nous goûtons, buvons un coup. Puis nous grimpons dans notre carrosse. Dans ce soleil couchant, la montagne exhibe sa beauté. Mais la route vire toujours autant. C'est un peu pénible pour conduire. Cela me rappelle un jeu idiot que nous avions trouvé dans un roman pour enfant, avec mes sœurs. Il s'agissait de faire Ziiiiiiiig dans un virage à droite. Et de faire Zaaaaaaag pour un virage à gauche. J'avais trouvé l'idée géniale et n'avais eu de cesse que de la reproduire. Au grand dam de mon père qui, excédé, avait fini par hurler un bon coup histoire de ramener un peu de calme dans ses oreilles. Maintenant que c'est moi qui suis dans les virages, je le comprends et j'évite de leur raconter ce genre d'anecdote car je sais trop bien qu'elles en profiteraient pour jouer. Et Ziiiiig et Zaaaaaggg.
Elles en profiteraient ? Peut-être pas Lou. Elle se sent mal. Elle nous le dit. Je ne peux rien faire pour elle sauf à lui ouvrir la fenêtre pour faire rentrer de l'air et m'arrêter de temps en temps. Nous en profitons pour découvrir le coucher de soleil sur le golfe de Sagone. Quelle beauté, quel bonheur.
Nous arrivons à la maison à 21 heures. Le bain des filles est vite expédié tout comme le dîner : des pâtes à la sauce tomate. Nous dînons rapidement et tout le monde va se coucher. Je pianote un peu sur l'ordi mais pas très longtemps. Car, vous l'aurez compris, il ne faudra encore bercer personne ce soir.

Lac de Crena
Précision : en racontant cette petite journée en Corse, cette excursion au lac de Crena, j’en ai profité pour répondre à l’appel de Kozlika et à participer à la deuxième saison de son jeu, Dis moi dix mots. Vous pouvez vérifier. Vous trouverez dans ce texte tous les mots demandés. A savoir :
Quelqu'un : Jacques Brel - un lieu : sous les cocotiers - un repère temporel : dans trois jours - un autre quelqu'un : Léon Tolstoï - un nombre : 90125 - une couleur : vert pomme - une caractéristique personnelle : la cautèle - une humeur : une humeur de chien - un objet : un hameçon - un truc quelconque : le bonheur.

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